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Martigues : "Garder l’espoir ou mourir"

Une délégation de neuf joueurs de foot palestiniens, amputés, est en tournée en France depuis dix jours. Rencontre.

mardi 9 juillet 2019

Même si elles sont négligemment énoncées à la cantonade comme si elles étaient liées à des faits ordinaires, certaines dates peuvent glacer le sang. Le 1er octobre 2007, Ahmed subissait un accident de voiture. Le 17 juillet 2007, une mine explosait devant le domicile de Naji. Les 5 et 14 mai 2018, des militaires israéliens tiraient sur Mohamed et Omar lors de manifestations... Ils y ont tous perdu un membre. Neuf Palestiniens, installés en Provence depuis dix jours pour une tournée de matches amicaux contre l’équipe de France de foot pour amputés, nous ont raconté leur quotidien dans les territoires occupés, leurs difficultés, leur handicap, leurs rêves d’hommes et de footballeurs. Un témoignage rare et précieux.

Sur la pelouse qui borde la plage de Ferrières et qui fait face à une partie des cheminées de la raffinerie de La Mède, dans le centre-ville de Martigues, Ahmed tripote une herbe fertile en trèfle, le regard dans le vide et le bandana couleur treillis militaire. À 16 ans, le jeune Gazaoui et ses équipiers, grâce au soutien du collectif Solidarité Palestine, s’offrent une respiration - quelque peu polluée - loin du tumulte des territoires occupés et d’un conflit israélo-palestinien sanglant qui dure depuis 1948.
Depuis le 25 juin, neuf joueurs, deux entraîneurs et un traducteur français-arabe ont donc pris leur quartier dans la Venise Provençale, mais ont aussi voyagé en Corse et en Savoie. Le gardien de but Khaled, à qui il manque la main gauche, résume l’état d’esprit général : "On est tous très contents d’être en France. Tout ici est beau, la montagne, la mer. (En français) C’est magnifique !" La voix se crispe : "On est ici en sécurité, il n’y a pas de guerre, pas de sang."
Malgré l’allégresse de découvrir un nouveau pays, les problèmes ne sont pas tous restés à la maison. C’est qu’ils sont du genre tenaces, incrustés dans la chair et l’esprit de ces jeunes hommes marqués à vie par une existence aux antipodes de celles vécues par leurs homologues occidentaux. Mais les difficultés n’empêchent pas les neuf joueurs, impeccablement coiffés, d’être à la dernière mode du parfait footballeur. L’un des trois Mohammed de la délégation, Muath et Omar ont même poussé la coquetterie jusqu’à arborer sur leur crâne les lettres "PAFA", acronyme signifiant "Association palestinienne de football pour amputés".

Omar : "Je suis très fier de porter les couleurs palestiniennes." Le bavard et anglophone Khaled, ancien gardien dans le foot "traditionnel", développe : "Mon rêve était de jouer pour ma sélection nationale. Après avoir perdu ma main, on m’a dit que c’était fini. Le rêve était passé... Mais j’ai entendu parler du football pour amputés, et je l’ai réalisé. Je joue pour la Palestine, ici en France, ça signifie énormément pour moi."

C’est que les neuf heureux élus se sentent privilégiés parmi les 80 joueurs de la discipline dans la Bande de Gaza (sur près de 2 millions d’habitants). En comparaison, ils sont à peine une quarantaine de licenciés en France... pour une population 44 fois plus importante. Naji, colosse de 25 ans qui enchaîne les interventions rugueuses sur le terrain et les cigarettes en dehors, porte la voix des "handicapés de Palestine". "Nous ne sommes pas inutiles, on peut faire des miracles et être efficace." Et ce, en dépit de conditions de vie loin d’être douillettes. "Dans les pays occidentaux il y a la sécurité sociale, les parkings dédiés, l’aide de l’État... C’est beaucoup plus difficile d’être handicapé à Gaza pour plusieurs raisons : les infrastructures ne sont pas adaptées, on manque de médicaments, d’experts pour fabriquer des prothèses et leur coût est très élevé." Celle d’Omar, beau garçon de 21 ans aux yeux noirs, est défectueuse.

"Mon premier objectif dans la vie est d’avoir une prothèse adaptée à mon handicap. J’ai déposé un dossier dans le but d’obtenir une bourse pour que l’on m’en confectionne une à l’étranger." Un songe très terre à terre pour des garçons qui n’ont qu’une ambition : "On rêve d’obtenir des droits simples et légitimes, des choses qui, pour vous en Europe, sont normales, soupire Khaled. Pour cela, nous devons garder espoir, ou mourir..." Le doyen de la bande de Gaza, Hasan (38 ans), poursuit dans la même veine : "Ce que l’on veut, c’est vivre en paix et en sécurité, avoir un système d’éducation et de santé moins sommaires. Tu ne peux pas vraiment décider de ta vie en Palestine." À nouveau Khaled : "J’ai 27 ans mais mon existence n’a pas encore vraiment démarré, je n’ai pas de travail rémunéré. L’avenir est sombre." Sauf dans le football pour amputés, le seul domaine où ils se permettent encore des désirs démesurés.

Mohammed, malgré deux défaites contre l’équipe de France en quatre jours, veut devenir "une star du foot". L’un de ses deux homonymes, lui, était un bon espoir du sport le plus populaire du monde avant son amputation. Il a vécu "une situation très difficile après (sa) blessure" mais renaît maintenant grâce à cette discipline encore confidentielle, mais qui ne peut que progresser. L’essentiel pour l’ensemble de cette sélection palestinienne est de toute façon ailleurs.

À Gaza, un mini-championnat pour amputés

"Nous sommes devenus de grands amis, sourit Hasan. J’ai oublié mon handicap et je me sens vivant grâce au foot. C’est extraordinaire de pratiquer le sport (en étant handicapé, ndlr), c’est un moyen d’intégration dans notre pays, un moyen de s’évader, de s’exprimer." Même si, comme en France, c’est parfois une vraie croisade pour tous se retrouver à l’entraînement, et surtout pour obtenir un terrain de jeu. Les six équipes gazaouites tentent toutefois de s’exercer une fois par semaine et de s’affronter dans un mini-championnat.
Tout ça semble très loin du timide et frêle adolescent Ahmed, dont le regard est toujours fuyant. Alors que la discussion sur l’herbe est sur le point de s’achever après une heure, celui qui a perdu sa jambe à trois ans dans un accident de voiture songe à un passé troublé et un futur qu’il espère brillant. "J’ai accepté mon handicap tout de suite parce que j’étais en maternelle à l’époque. Aujourd’hui je vais à l’école et je veux passer mon bac, avant de quitter le pays. Je rêve de suivre des études pour devenir vétérinaire, il n’y a pas de bonnes formations dans ce domaine en Palestine".

L’histoire ne dit pas si son souhait sera exaucé, ni si les trèfles qu’il a caressés durant toute la conversation comptaient quatre feuilles. Ce serait un premier pas pour que la roue tourne enfin du bon côté pour Ahmed, Mohammed, Khaled, Omar et les autres...

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